40e jour : Je vais bien, je n’ai pas bu aujourd’hui

Libéré

Témoignage intégral : Je vais bien, je n’ai pas bu aujourd’hui (Jean-Philippe)

Je m’appelle Jean-Philippe, je suis alcoolique, et je vais bien parce que je n’ai pas bu aujourd’hui. Drôle de présentation pour une personne abstinente depuis plus de 10 ans ! Mais c’est essentiel pour moi de me rappeler que je suis toujours alcoolique et que mon seul défi consiste à être sobre pendant les prochaines 24 heures.  En effet, je sais que je ne suis pas guéri, mais que ma maladie est seulement stabilisée. Je serai toujours alcoolique. La moindre goutte d’alcool peut me mettre par terre.

Je suis devenu alcoolique, non pas suite à des soucis ou à des problèmes, mais surtout par une incompréhension de la vie. Je suis né dans un milieu ouvrier en plein milieu de la campagne. Chez nous, on aimait notre village, on allait à l’église,  et l’alcool faisait partie de la vie. Boire un petit canon semblait une bonne façon de devenir un homme. J’ai suivi le chemin des jeunes de mon village : baptême, catéchisme, communion, enfant de chœur. Puis à la fin du parcours à l’église, j’ai commencé les sorties du dimanche sans les parents, puis celles du samedi soir entre amis. L’alcool et les filles étaient alors mes principales préoccupations. Mais nous ne sommes pas tous égaux devant l’alcool. L’alcool remplissait plus souvent mes soirées que les filles. Vue ma prise de poids, j’ai décidé de faire un régime et de ne plus en boire. Ce qui fut assez simple car à l’époque je n’en étais qu’au stade de buveur excessif. A ce moment-là, j’ai redécouvert la foi qui m’a aidé sur ce chemin.

Mais malheureusement le démon de l’alcool chassé de mon corps est revenu en force avec 7 autres démons pour reconquérir le terrain perdu. En effet, après m’être éloigné un temps de mon village pour suivre plus profondément le Seigneur, j’ai décidé de revenir chez moi, et les bonnes résolutions ont vite été oubliées. J’ai retrouvé mes copains et l’alcool a réapparu dans ma vie. J’ai rencontré l’âme sœur qui deviendra ma femme. Parce que ma mère devait prendre sa retraite, et pour ne pas avoir trop de souci d’approvisionnement d’alcool, j’ai repris l’unique commerce de mon village que mes parents tenaient : un bar-tabac-épicerie.

Je me suis marié et nous avons eu 2 enfants. Là aussi, si j’avais mis un frein à l’alcool, la vie aurait encore été vivable. Mais les choses ne se sont pas arrangées. Sous prétexte d’une vie commerciale (boire avec les clients favorise la fidélité des habitués), je prenais un pot de vin (46 cl) avec un client, puis un deuxième que j’offrais pour payer ma tournée. Et souvent le client repayait un pot à son tour. Cela faisait donc une moyenne de 3 pots par clients. Et comme il pouvait passer une quinzaine de clients par jour, je vous laisse faire le calcul des pots par jour. On est à plus de 15 litres par jour !

Comme je n’avais guère plus de 30 ans, mon corps encaissait assez bien. Seulement, j’ai repris du poids. Puis sont arrivés les soucis financiers, l’alcool coûtant cher. Et le poids de l’alcool fatigue, donc progressivement j’ai négligé mon travail.

La vie perdait son sens petit à petit. Je décidais donc de faire attention à l’alcool. Par exemple, je décidais de ne plus boire ni de digestifs, ni d’apéritifs. Vaine résolution, car je compensais par le vin rouge.

Le piège semblait vraiment s’être refermé sur moi. Entre temps j’ai perdu mon père et le délire a continué pendant 3 ans. Le chemin de mort était bien entamé et les 7 démons arrivé à bout de leur proie.

Du plaisir de la convivialité de l’alcool, l’alcool est devenu le maître chez moi. Et de l’excès d’alcool je suis passé à la dépendance : impossible d’imaginer la vie sans alcool. Impossible encore plus d’imaginer que l’on pouvait passer sa vie sans en boire une goutte. Quel aveuglement, quel bluff de l’alcool !

Mais Dieu en a voulu autrement. Lors d’une soirée où j’ai fini bien éméché, une de mes tantes me provoqua et me dit qu’elle viendrait me voir le lendemain. Et elle est venue, essayant de me faire raisonner, mais en vain. Et elle est repartie sans vraiment m’avoir convaincu. Comme tout bon alcoolique, j’étais dans le déni : je n’avais pas de problème !

Mais la foi chrétienne coulait encore dans mes veines. Et j’ai compris que l’Esprit-Saint était passé à travers ma tante et que je devais saisir cette dernière chance. Une grande porte venait de s’ouvrir.

Ce déclic fut un choc total : je décidai donc de devenir abstinent. Petite folie ! Je déconseille aux gens de faire comme ça : abstinent total sans aucune aide durant trois jours, c’est une éternité ! Avec un risque de faire une crise de manque.

J’ai donc rencontré un accompagnateur en alcoologie avec qui ma tante avait pris un rendez-vous. Il m’a dirigé vers mon médecin pour prendre des médicaments de substitution pour le manque d’alcool. Je me suis retrouvé avec 14 cachets par jours. Pour la maladie, pour la dépression, et pour la tension. Six mois plus tard, avec l’aide de mon médecin, j’ai pu réduire mes cachets à deux, ceux de ma tension. Et pendant un an j’ai vu régulièrement cet accompagnateur.

Mais je devenais triste et toujours en souffrance devant l’alcool. Il me fallait autre chose. J’ai cherché et découvert plusieurs associations. Ce sont les « Alcooliques Anonymes » qui m’ont le plus accroché. J’étais pourtant abstinent depuis plus d’un an. Chez eux je ne suis pas allé chercher l’abstinence, mais le goût de revivre et de reconstruire ma vie. Car l’alcool avait détruit mes relations avec une partie de mon entourage mais aussi tout mon être intérieur. Ma santé était devenue fragile et vulnérable. On m’avait aussi enseigné à devenir égoïste et à d’abord me soigner. J’étais un égoïste dans le bon sens : il fallait d’abord que je me soigne, pour mieux aider les autres ensuite. Mieux je serais, mieux les autres autour de moi iraient aussi.

J’ai commencé à apprendre à dire NON, c’est-à-dire à refuser ce qui ne me permettait pas de me reconstruire. J’ai appris aussi à accepter de recevoir. Tout cela a pris beaucoup de temps. Le prix à payer c’est la patience et le temps. Et je ne dois jamais oublier que mon addiction à l’alcool restera tant qu’à la fin de mes jours terrestres.

Dans la vie sociale, il y a de l’alcool très souvent. Mais je dois apprendre à refuser, sans être gêné par cet alcool. C’est l’entrée dans une nouvelle liberté, par rapport à l’alcool. C’est grâce aux Alcooliques Anonymes que j’ai trouvé cette liberté et la joie de vivre, par d’autres sources de plaisir.

Certaines personnes pensent que c’est difficile de résister en permanence aux nombreuses sollicitations de boire de l’alcool. En fait, c’est simple. Il suffit de dire : « je pourrais, mais moi je ne veux pas ». Je dois apprendre à dire « je ne veux pas ». Il ne s’agit pas de penser que l’on n’a plus le droit. C’est un choix personnel. C’est une position à tenir.

J’ai décidé de ne plus boire, parce que ma vie est en danger avec ce produit. C’est une position. Quand je suis à table et que mon voisin veut me remplir mon verre, je mets ma main dessus, sans rien dire. Les gens comprennent bien. Si un ami disait : « ne le servez pas, il ne doit pas boire », je répondrais immédiatement : « c’est moi qui décide, ce n’est pas toi, c’est mon problème ! » C’est ma décision de ne pas boire, non celle des autres.

Quand le Christ va vers sa croix, il dit : « ma vie nul ne la prend, c’est moi qui la donne ». Cela m’aide beaucoup : Jésus décide par lui-même et ne laisse pas les autres décider pour lui. C’est un très bel exemple pour les alcooliques que nous sommes. Je suis appelé à tenir ma position. Avec la durée (10 ans d’abstinence), je l’assume avec joie car je vois les bienfaits de mon abstinence. Je ne suis plus obsédé par la bouteille de pastis au milieu de mon bar, comme je l’ai été. Un alcoolique est centré en permanence sur sa bouteille, comme le dit la chanson « jolie bouteille, sacrée bouteille… » A présent, je vois les petits oiseaux, la nature si belle. J’ai la joie d’avoir mon petit-fils qui devient maintenant la raison principale de mon abstinence chaque 24 heures.

C’est un choix que je décide d’assumer. Et pour cela, je dois comprendre tout ce qui me traverse. Par exemple, la colère est un luxe que je ne veux plus m’offrir. J’ai beaucoup appris des autres pour avancer sur ce chemin de la liberté retrouvée.

Je sais que dois être très ferme sur la question de l’alcool. Hier je n’ai pas bu mon verre de jus d’orange parce qu’une goutte de pastis est tombée dedans. Je sais bien que je ne peux pas rouvrir la porte de l’alcool. Je sais ce qu’il y a derrière. Si je l’ouvre, je sais où je suis conduit. Ce sera un moment sympa au début, mais cela ne durera pas longtemps avant de devenir un grand vide. L’alcool est plus fort que moi. C’est un dominateur, comme la pornographie et les autres drogues. C’est un ami sympa qui sera toujours là pour me consoler, si je le lui demande. L’alcool est un faux frère, toujours prêt à vous accompagner, si vous en avez marre de l’abstinence. Il attend toujours que l’on frappe à sa porte. Et il nous ouvrira avec grande joie.

Ma décision est donc définitive. Mais je ne peux pas provoquer le temps : je ne suis pas abstinent pour toute ma vie, mais seulement pour 24 heures. C’est mon seul objectif. Même après 10 ans d’expérience, je ne peux décider d’être sobre que pour aujourd’hui, pas pour demain. C’est la seule chose raisonnable que je puisse décider. Je n’ai pas envie de m’engager à être abstinent pour toute ma vie, mais pour aujourd’hui. Cela je peux l’obtenir. C’est à la mesure de mes forces d’alcoolique. Je suis fragile, je ne peux donc gagner la bataille que pour ce jour. Demain, je viserai à nouveau cet objectif quotidien.

 

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